Le meilleur soundsystem
de France
TEXTE
Smaël Bouaici
PHOTOS
Sarah Bastin
Le meilleur sound-system de l’Hexagone ne se trouve pas dans un club parisien mais chez un particulier dans les Hauts-de-France.
C’est ici que le DJ et audiophile Sébastien Deswarte a reconstitué la sono des deux plus fameux clubs new-yorkais de l’histoire,
le Loft et le Paradise Garage.
Visite guidée avec le maître des lieux.
Mes potes passaient me chercher à la sortie du lycée, on allait à Gand acheter des disques puis on dansait jusqu’à 9 h du matin.
New York
calling
En 1998, 21 ans à peine, il débarque seul dans la Grosse Pomme : « Je ne connaissais personne, j’étais mauvais en anglais. Le taxi me dépose devant une auberge de jeunesse qui affichait complet, et j’avais oublié ma liste d’auberges dans la voiture. » Peu importe, dans sa tête est gravée la liste des clubs et des DJ à ne pas manquer. Il se rend au Club Vinyl, pour la soirée Shelter de Tommy Regisford, le prince de la house soulful. « C’était mon DJ préféré. Je suis arrivé à minuit, ce qu’il ne faut pas faire, car il jouait 12 heures d’affilée. À minuit, le public était jeune, à 4 h, on voyait arriver ceux qui connaissaient vraiment la musique, et à 8 h venaient les anciens du Paradise Garage, quand Tommy Regisford jouait ses séries disco. » Sébastien croise Louie Vega de Masters at Work, qui s’amuse avec les lumières pendant que Regisford mixe dans son immense booth, et prend une énorme claque sonique. « Il avait quatre Bertha ! J’ai halluciné devant les sound-systems, puissants mais cristallins. »
Sébastien, qui passe aussi à la mythique soirée Body & Soul de François K, Danny Krivit et Joe Claussell, commence à s’intéresser à l’histoire du mouvement. Il potasse My Life in the Paradise Garage de Mel Cheren, Love Saves the Day de Tim Lawrence, les mixes de Merlin Bob et Tony Humphries sur deephousepage.com, le tout premier site consacré à la house, et remonte jusqu’à David Mancuso, à qui « tous ceux qui ont un jour dansé ou enfilé un casque doivent quelque chose », selon Bill Brewster, l’auteur de l’essentiel Last Night a DJ Saved my Life. L’histoire du Loft marque profondément le Nordiste. Créée par Mancuso en 1970 pour contourner les lois sur la vente d’alcool, cette soirée privée gratuite, accessible sur cooptation, fut l’embryon de la club culture telle qu’on la connaît aujourd’hui, offrant au passage un refuge à l’underground et la communauté gay de New York. Le Loft était aussi réputé pour son sound-system haut de gamme – à base de Klipschorn –, et pour le purisme de Mancuso (décédé en novembre 2016 – lire sa dernière interview), qui, entre chaque disque, marquait un silence, très vite comblé par des applaudissements. « Il ne pitchait pas les morceaux, il les jouait tels qu’ils ont été enregistrés pour créer une atmosphère. Quelqu’un qui fait ça, ça interpelle. »
Le plus important chez Mancuso, c’était son attachement au son, les enceintes Klipschorn, les amplis Mark Levinson,
les cellules Koetsu à 10 000 dollars…
Avec Internet, on pouvait chercher de l’occasion, et dès que j’ai pu en trouver,
j’ai sauté dessus.
La quête du son
Le Loft
à la ferme
Avant d’atterrir dans son salon, ce dancefloor de rêve a été ouvert au public pendant trois ans, à Dunkerque. C’est ici, au cœur de la ville portuaire du Nord de la France, que Sebastien décide d’ouvrir un bar en 2007. Et d’y installer son système-son. Si sa bande de copains d’enfance en font très vite leur repaire, les voisins, eux, apprécient moins.
On fermait le bar à 2 h et on continuait
la fête le rideau baissé. Il n’y a plus eu de problème jusqu’à l’arrivée de nouveaux voisins, des gens aigris, qui appelaient
la police en permanence.
Après une quinzaine d’années à mixer et monter des soirées, Sébastien raccroche le casque et s’en va fonder une famille. Il déménage à Lille, bosse un temps dans un magasin de matériel audio, puis reprend des études pour devenir ingénieur commercial dans une banque. Retiré du circuit, il poursuit sa passion chez lui. « J’aurais pu tenter de rouvrir un bar ou un club ailleurs, mais je ne suis pas fait pour le business. Je ne sais pas me vendre. » Sébastien a laissé passer le train, non sans ressentir une pointe d’envie face au récent retour en vogue du son house des années 1990, mais sans regrets pour cette vie de DJ qu’il juge «épuisante ».
Aux platines, chemisette bleue, bermuda et lunettes de cadre sur le nez, le maître des lieux Seb Deswarte enchaîne les disques, disco, house, techno, soul, hip-hop, reggae : tous sonnent de manière extraordinaire. Les Klipschorn révèlent les moindres détails de la production, dévoilant des morceaux connus sous un jour complètement nouveau. Pour compléter l’installation, une Bertha barre la passage vers les toilettes. Ce mythique caisson de basse a été conçu par Richard Long, le sorcier du son qui a designé les sound-systems de clubs mythiques comme le Warehouse et le Music Box à Chicago,
le Studio 54, le Zanzibar ou le Paradise Garage de Larry Levan à New York. La Bertha, que Seb Deswarte a fait venir depuis Hawaii, où elle ambiançait le club de DJ Harvey, est la dernière pièce d’une longue quête pour reconstituer le sound-system parfait des clubs new-yorkais.
Comme souvent, tout a commencé par une rave. À Paris pour la première, dans les années 1990, puis surtout en Belgique, où ce Dunkerquois a ratissé les clubs techno et house quand les discothèques du Pas-de-Calais dansaient
« La Chenille ». Ses études bazardées, Seb se consacre aux platines et devient obsédé par la house et ses origines. Un chemin qui le conduit logiquement vers New York, là où tout a basculé.
En 1998, 21 ans à peine, il débarque seul dans
la Grosse Pomme : « Je ne connaissais personne, j’étais mauvais en anglais. Le taxi me dépose devant une auberge de jeunesse qui affichait complet, et j’avais oublié ma liste d’auberges dans la voiture. » Peu importe, dans sa tête est gravée la liste des clubs et des DJ à ne pas manquer. Il se rend au Club Vinyl, pour la soirée Shelter de Timmy Regisford, le prince de la house soulful. « C’était mon DJ préféré. Je suis arrivé à minuit, ce qu’il ne faut pas faire, car il jouait 12 heures d’affilée. À minuit, le public était jeune, à 4 h, on voyait arriver ceux qui connaissaient vraiment la musique, et à 8 h venaient les anciens du Paradise Garage, quand Timmy Regisford jouait ses séries disco. » Sébastien croise Louie Vega de Masters at Work, qui s’amuse avec les lumières pendant que Regisford mixe dans son immense booth, et prend une énorme claque sonique. « Il avait quatre Bertha ! J’ai halluciné devant les sound-systems, puissants mais cristallins. »
Un an après cette expérience, Seb se voit offrir l’occasion de jouer avec son idole à Anvers.
« Je devais faire son warm-up, j’avais préparé mes disques, mais Mancuso a finalement décidé de jouer seul. On s’est serré la main, on a fait une photo, mais je n’ai pas osé lui demander si je pouvais passer au Loft ! C’est un monument pour moi, j’ai beaucoup de respect pour sa vision de la fête, et surtout parce qu’il n’a jamais tourné ça en business. » Constatant qu’aucun club français ni belge ne soutient la comparaison, Sébastien commence à collectionner les pièces des sound-systems new-yorkais.
L'
adresse du rendez-vous indique une zone résidentielle de la banlieue de Lille. Dans l’alignement des rues aux habitations toutes semblables, se cache une maison discrète, protégée par une grande porte ferrée fortifiée de grillage. Après avoir longé des stères de bois alignés près d’un haut mur de briques rouges flamandes et un punching-ball en plastique mis KO par le vent, une baie vitrée filtre un beat disco qui s’éclaire une fois la porte ouverte. Au fond de la pièce, juste à côté de la cuisine, deux grandes étagères Expedit blindées d’une dizaine de milliers de vinyles accrochent le regard, qui redescend vite sur le dancefloor encerclé par les quatre enceintes Klipschorn du salon. Avec leur son cristallin et immersif, ces pièces légendaires lancées en 1946 ont fait la gloire de son créateur, le pionnier de l’audio Paul W. Klipsch, et font encore rêver 70 ans plus tard sur tous les forums audiophiles.
Il acquiert sa première paire de Klipschorn en 1999 à un passionné de jazz, à deux heures de route, qui souhaitait faire de la place chez lui. 3 000 euros, une affaire pour des enceintes qui valent 10 000 euros la pièce. Cinq ans plus tard,
il tombe sur une autre paire, disponible… à la frontière espagnole. Sans hésiter, il traverse la France en camionnette. « Je l’ai rachetée pour 3 500 euros. Le gars se fichait d’avoir des Klipsch parce qu’il fabriquait pour le Japon des enceintes Jadis Eurythmie à 27 000 euros, qui ont aussi un son superbe » Pour la troisième paire, Sébastien bénéficie d’un coup de chance. « En 2015, mon frère et mon père étaient à un repas de chasse chez un type qui organisait des fêtes de mariage. Dans son garage, il avait une paire de Klipschorn de 1972 qui dormaient depuis quinze ans. Mon frère m’envoie la photo par texto, et je lui dis de proposer 500 euros [rires]. Le type s’est renseigné et les a mises sur Le Bon Coin pour 3 500 euros. Quelques semaines plus tard, il ne les avait pas vendues, on est tombés d’accord sur la moitié du prix et je suis parti les chercher à 40 km de chez moi… Je viens de les remettre à neuf. J’ai installé un nouveau filtre Voltiaudio, une compression BMS 4592, un nouveau pavillon en bois Voltiaudio, un Haut Parleur 15" de chez Bob Crites. Ce sera la plus belle paire, elles vont mieux sonner que les autres.»
Un jour, alors qu’il consulte comme à son habitude plusieurs forums de matériel audio, Sébastien tombe sur une autre pièce historique : les caissons de basse Bertha Levan construits par le légendaire designer de sound-system Gary Stewart, abandonnés par DJ Harvey au Thirtynine Hotel, à Honolulu. « Je n’aurais jamais pensé acheter des Bertha un jour, mais l’occasion était trop belle. Harvey avait divorcé et fermé son club. Et son ex-femme vendait les Bertha sur eBay pour 2 000 dollars ! J’ai essayé d’enchérir, mais elle avait réservé la vente aux USA, elle ne s’attendait pas à ce que quelqu’un à l’autre bout de la planète demande de lui envoyer ces énormes buffets. J’ai cherché à la contacter par tous les moyens, mais c’est seulement à la fin de l’enchère que j’ai pu lui envoyer un message. Personne ne les avait achetées, on s’est mis d’accord, je les ai fait venir par avion-cargo et un camion les a déposées sur une palette juste devant chez moi. »
Avec ses trois paires de Klipschorn et deux Bertha, Sébastien avait déjà de quoi faire pâlir n’importe quel ingénieur du son de club. Mais le Nordiste, qui investit toutes ses économies pour assouvir sa passion, a le souci du détail : il a ajouté un filtre basse pour contrôler les Bertha, racheté à un New-Yorkais proche de GaryStewart qui restaure des tables de mixage Bozak,
« introuvable dans le commerce », ou encore un subharmonic synthetizer, l’équivalent du Dbx 100 BoomBox du Paradise Garage, qui prend la fréquence la plus basse d’un morceau pour en générer une encore plus basse, « aux alentours de 20-36 et 36-56 Hz ». « Sur les morceaux disco, qui ne descendaient pas aussi bas que
la house, il permet d’avoir un son encore plus puissant. » Sébastien reconnaît volontiers le côté « maladif » de cette passion. « Quand je vais chez un disquaire et que je ne trouve rien, je vais acheter un disque que j’ai déjà ! » S’il guette toujours un ampli de la marque canadienne Bryston pour remplacer ses Crown Macro-Tech (« l’un des derniers maillons de la chaîne à améliorer »), il sait qu’il a déjà été « déraisonnable » : « Je ne pourrai jamais tout brancher, j’ai de quoi équiper deux boîtes de nuit avec tout ce qu’il y a ici. »
Il se replie donc sur son salon, où il organise régulièrement depuis deux ans des petites fêtes, rassemblant, par bouche à oreille, amis et amis d'amis, entre 20 et 80 personnes. Rahaan, DJ de Chicago érudit en disco/house, lui rend visite quand il est en France, et passe généralement ses journées à mixer sur ce sound-system d’exception. Mais l’idée de créer un Loft à part entière lui trotte toujours dans la tête. Son prochain projet : revendre la maison pour acheter un corps de ferme à la campagne afin de disposer d’un endroit dédié au son, une sorte de discothèque à domicile avec tout simplement le meilleur son de France.
protégée par une grande porte ferrée fortifiée de grillage. Après avoir longé des stères de bois alignés près d’un haut mur de briques rouges flamandes et un punching-ball en plastique mis KO par le vent, une baie vitrée filtre un beat disco qui s’éclaire une fois la porte ouverte. Au fond de la pièce, juste à côté de la cuisine, deux grandes étagères Expedit blindées d’une dizaine de milliers de vinyles accrochent le regard, qui redescend vite sur le dancefloor encerclé par les quatre enceintes Klipschorn du salon. Avec leur son cristallin et immersif, ces pièces légendaires lancées en 1946 ont fait la gloire de son créateur, le pionnier de l’audio Paul W. Klipsch, et font encore rêver 70 ans plus tard sur tous les forums audiophiles.
