Sarah Bastin
PHOTOS
Smaël Bouaici
TEXTE
15 mai 2018
vinyle made in France
À Villaines-la-Juhel, une commune française
de 2 930 habitants, l’entreprise familiale MPO fabrique depuis 60 ans des disques vinyles.
Si l’usine connait une seconde jeunesse face à une demande sans cesse croissante depuis 2011, le marché du vinyle reste précaire et accuse
de nombreux retards de production. Enquête
sur ce nouvel or noir de l’industrie musicale.
Après avoir traversé Alençon, la campagne devient trop profonde pour la nationale, qui snobe
ce petit bout d’Armorique pour emmener les voyageurs vers des destinations plus prisées comme
les plages bretonnes ou le Mont-Saint-Michel. C’est une route sinueuse bordée de fossés qui prend alors le relais, dans un paysage mamelonné par des collines et des vallées qui n’ont jamais vraiment réussi à faire leur trou, louvoyant entre champs de colza, scieries, ruisseaux et places
de l’église.
Au bout du chemin, un rond-point spartiate arbore les panneaux indiquant les entrepôts
de MPO, premier de cordée de la zone d’activités de Villaines-la-Juhel, une commune abritant quelques 3 000 âmes. C’est ici, plus exactement à Averton, le village d’à côté, que Pierre
et Monique de Poix ont décidé, un jour de l’été 1957, d’acheter deux machines pour presser ces nouveaux « disques microsillons en vinyle 45 tours » au sein même du domaine de cette famille d’anciens nobles. Sur le mur de l’accueil, entouré de quelques 33 tours colorés, trône un portrait
du défunt couple fondateur arborant la Légion d’honneur, au-dessus d’un coffret deluxe des albums de Téléphone en CD et de l’édition vinyle du dernier album de Wax Tailor. Une fresque
qui raconte en accéléré l’épopée de MPO.
L
e grenier de la musique mondiale se trouve au bout d’une départementale de Mayenne. Pour rejoindre Villaines-la-Juhel, le siège de MPO, leader international des fabricants de disques vinyles, il faut emprunter l’historique route de l’Ouest, la N12, ses tronçons à trois voies, ses stations-service minimalistes et ses vendeurs de poteries et céramiques.
Dans son modeste bureau avec vue sur les champs, assis à une table bancale, Alban Pingeot, le président du directoire, explique pourquoi l’entreprise n’a jamais lâché le vinyle :
« C’était sentimental ! C’est le produit qui a lancé la société, on n’a jamais voulu l’abandonner même si garder une structure industrielle pour un objet voué à disparaître n’avait pas beaucoup de sens. La plupart de nos concurrents avaient complètement arrêté mais au début des années 2000, on avait encore des clients qui achetaient des vinyles, des collectionneurs et surtout les DJ. Tant qu’ils en achetaient, on faisait en sorte de les fournir. »
Si les ventes de CD et de DVD permettent encore à MPO de prospérer, la situation se complique vers 2005, avec la généralisation de l’ADSL et du haut débit. L’ensemble de la production commence alors à chuter violemment, de 15% par an en moyenne. La PME doit
une nouvelle fois démontrer ses capacités d’adaptation. La révolution numérique provoque
un plan social qui sacrifie 129 employés et après une tentative malheureuse de diversification dans la production de cellules photovoltaïques pour panneaux solaires, MPO mise sur le packaging et rachète une imprimerie spécialisée l’année suivante.« Après des années fastes, il a fallu se remettre en cause », se souvient Alban Pingeot. « On savait qu’on allait devoir fabriquer moins de disques, mais on savait aussi que ceux qui continuaient à en acheter le feraient parce que c’est un beau produit. »
Lancé comme un « producteur indépendant pour les labels indépendants » à une époque où les maisons de disques confectionnaient elles-mêmes leurs produits, l’entreprise familiale, qui a fêté ses 60 ans l’an passé, a suivi les évolutions de l’industrie musicale. Depuis le premier disque,
La Petite Musique de nuit de Mozart, sorti de l’usine le 26 octobre 1957, MPO s’est fait une place dans l’ombre des majors. À la fin de la décennie, la structure emploie 250 personnes et produit tous les jours 200 000 vinyles (soit trois fois plus qu’aujourd’hui) et 115 000 cassettes, avant de s’étendre à l’international avec l’arrivée du CD qui deviendra son produit phare au milieu des années 1980.
MPO vit à cette époque sa meilleure période. Toute la planète a besoin de disques optiques.
La firme se modernise et divise par dix le temps de fabrication du CD, passé de 30 ou 40 secondes à 2,5 secondes aujourd’hui. Si, de son côté, la production de vinyle baisse un peu chaque année, cela n’inquiète guère les dirigeants jusqu’en 1995, où les commandes chutent alors drastiquement. De quelques 70 presses tournant jour et nuit, MPO descend jusqu’à 10 presses qui fonctionnent seulement en journée. Le vinyle est alors donné pour mort. Peu à peu, toutes les maisons
de disques et les producteurs de disques démantèlent leurs usines et bazardent leurs presses.
Pas MPO, qui, fidèle aux labels indépendants, les seuls clients restants, se fait un devoir de les alimenter, même pour quelques centaines d’exemplaires.
Success story
En 2015, Warner, Sony et Universal, qui avaient déserté ce marché depuis vingt ans, embrayent
et commencent à rééditer l’ensemble de leur catalogue en vinyle, notamment les grands classiques du rock, forçant l’entreprise à investir dans son outil de production. Le matériel de l’usine à vinyles située à quelques kilomètres, abandonnée depuis quarante ans, est rapatrié sur le site de Villaines. Des travaux de modernisation sont entrepris, vinyle et CD sont regroupés pour économiser sur
le transport et le conditionnement, une nouvelle chaudière plus puissante est installée et les presses des années 1970 sont retapées. Une reconversion industrielle express qui doit beaucoup
à l’humain. « On n’avait jamais perdu le fil. On avait conservé le savoir-faire de production et surtout les gens. Des employés qui avaient quarante ans de maison, qui avaient commencé par le vinyle avant de passer au CD, y sont revenus avant leur retraite. C’est grâce à eux que MPO a pu revenir dans ce marché aussi vite. »
— Alban Pingeot, président du groupe MPO
Des employés qui avaient commencé par le vinyle avant de passer au CD,
y sont revenus avant leur retraite. C’est grâce à eux que MPO a pu revenir dans ce marché aussi vite.
Une stratégie qui allait s’avérer payante avec le retour en grâce du vinyle en 2012, porté par
des consommateurs parfois plus attirés par l’objet que par le son. Les premiers soubresauts se font sentir à travers l’agent américain de MPO, qui convoie les premières commandes à gros volumes.
« On s’est dit : il y a quelque chose qui se passe », reprend Alban Pingeot. « C’est quand même bizarre qu’on vienne acheter du vinyle pour les États-Unis chez un Français. » Et il ne s’agit encore que de petits labels indépendants, qui, les premiers, ont senti le revival. « Ces premières commandes, on ne les envoyait pas chez Walmart ! Le vinyle n’est pas revenu par des gros titres ni par la grande distribution. Il est revenu par une appétence du public pour le produit et par les artistes indépendants. Quelques disquaires ont émergé, et petit à petit, ceux qui n’avaient jamais lâché nous ont passé des commandes plus fréquentes. »
Le vinyle
contre-attaque
La matrice part ensuite vers les unités de production installées de l’autre côté du bâtiment,
où l’on est accueilli par la chaleur et le vacarme des presses à vinyles, des Toolex Alpha suédoises vertes qui tapent sans discontinuer. Il y avait près de 70 au début des années 1980, on n’en compte plus qu’une vingtaine aujourd’hui, tournant 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Les ouvriers se relaient de jour comme de nuit pour guetter le moindre problème technique, qui peut ruiner toute une série, et approvisionner les machines. Des billes de vinyle de toutes les couleurs (rouges, vertes, bleues mais surtout noires) sont engouffrées dans des tuyaux pour former un palet rond et épais prêt à être chauffé à 130 degrés. Les deux matrices (face A et B) sont insérées, les étiquettes se glissent sur la boule de vinyle et la machine écrase le tout, pressant les deux faces et le macaron d’un seul coup. Le surplus de matière est découpé et expulsé, puis le disque est envoyé sur une plaque tournante et enfilé automatiquement dans une sous-pochette. En trente secondes, le tour est joué. Le vinyle part alors en salle d’écoute où l’on vérifie à l’oreille – et parfois au microscope – qu’il ne contient aucun défaut, avant de rejoindre le conditionnement et l’expédition.
Alors que les presses à CD couinent et soufflent sans répit dans la pièce à côté, ici, le travail est artisanal et il vaut mieux ne pas avoir les mains qui tremblent. Le processus est délicat :
les laques sont plongées dans un bain de nickel durant une heure, ce qui permet de récupérer une fine lamelle argentée, avec les sillons en relief, appelée le « père » ou stamper en anglais, une sorte de « négatif » du disque. La manipulation n’est réalisée que par des ouvriers expérimentés, équipés de gants, d’un tablier, de lunettes et de protections sur les bras pour ne pas polluer le produit.
« Il faut au moins six mois de formation avant d’être autonome ; on manipule une lamelle
de nickel qui fait 200 microns d’épaisseur : un choc ou une griffure et c’est fichu », explique Jean-Michel Houdou, trente ans de boîte, responsable de la galvano. À partir du père (le disque en relief qui servira d’empreinte pour le pressage), on récupère une mère (avec les sillons creusés) : celle-ci permettra de recréer d’autres matrices pour produire plus de disques – une matrice permet
de presser entre 700 et 1 200 disques. Il faut compter environ 2 000 euros pour faire presser 500 disques chez MPO.
Dans le bureau de la réception gravure, Roselyne Le Morillon fait défiler les masters envoyés
par les labels, un pli de chez Because, une commande de Warner pour Daft Punk. Les noms
n’ont pas grande importance pour elle : « Ha je ne sais pas qui chante ! Pour moi, ce sont juste
des numéros et des références. » C’est dans son bureau que démarre la fabrication du vinyle.
Son travail consiste à vérifier que la gravure reçue n’a aucun défaut, avant de lui faire passer la porte battante pour l’envoyer en galvanoplastie, la deuxième étape consistant à transformer le master
en matrice, laquelle va permettre le pressage à grande échelle.
La fabrique
de disques
« On s’efforce de respecter un équilibre entre les majors, les brokers et les petits clients
qui travaillent à la commande. C’est un gros travail de planning. Les majors n’ont pas la priorité
mais elles ont des contrats », répond Alban Pingeot. « Elles ont des quantités allouées qu’elles
ne peuvent pas dépasser. C’est à elles de jouer avec cette volumétrie et de choisir quels titres
elles veulent faire fabriquer. Cette récurrence fait que les délais seront respectés quelle que soit
la période de l’année. »
MPO fabrique actuellement 60 000 vinyles par jour, 1,5 million par mois. La solution évidente consisterait à ajouter des presses. Mais voilà, plus personne ne fabrique ces antiques machines,
et ceux qui disposent du savoir-faire sont peu nombreux, ce qui bloque l’arrivée de nouveaux challengers sur un marché pourtant florissant. Fabriquer du vinyle ne s’improvise pas. « Il faut vraiment maîtriser le process de A à Z. Un bain, c’est 100 000 euros. Il faut des machines pour polir, découper, développer, un système hydraulique, un système de refroidissement, une chaudière, penser aux étiquettes, aux pochettes… Le plus simple, c’est encore d’acheter une usine ! »,
rigole Jean-Michel Houdou. « De toute façon, on ne trouve presque plus de presses aujourd’hui. »
Des presses, MPO en a récemment dénichées au Venezuela, les a fait rapatrier par bateau jusqu’au Havre, où elles ont été bloquées par des douaniers incrédules, avant d’être retapées
par le service technique de l’entreprise. Remettre en état de vieilles presses prend du temps.
De 26 unités de fabrication, MPO devrait passer à 30 d’ici septembre 2018. Reste l’amélioration
du process, pour faire descendre le temps de fabrication de quelques secondes. Des gains minimes mais précieux. « Aujourd’hui, l’objectif est de redescendre rapidement en dessous de 10 semaines et de livrer tout le monde de la même façon », promet Alban Pingeot.
La crise de 2017 est symptomatique d’un marché dont les outils de production sont saturés.
Le problème est simple : il n’y a pas assez de presses pour faire face à la demande et satisfaire tout
le monde à temps. Sur la cinquantaine de fabricants dans le monde, seuls trois sont capables
de produire à un niveau industriel : GZ en République Tchèque, Optimal en Allemagne et MPO, qui exporte 80 % de ses disques. Et ces trois usines n’acceptent quasiment plus de nouveaux clients. Alors quand approchent les fêtes, il faut faire des choix, et naturellement, ce sont les petites commandes des labels indépendants qui passent à la trappe.
Ce qui n’est pas pour faciliter la tâche de Jean-Baptiste Guillot, patron du label Born Bad,
qui travaille en tant que broker, un job consistant à centraliser les commandes de petits labels avant de les passer à MPO : « On a le sentiment de s’être fait confisquer le support vinyle par les majors qui ont la mainmise sur l’outil de production. C’est assez insupportable. Quand une major entreprend des opérations commerciales dans les supermarchés avec des disques à 10 euros, ça a une incidence sur nous, petits labels indépendants. Ce sont des volumes de pressage énormes.
Et pendant que les machines fabriquent ces disques à 10 balles, elles ne pressent pas les nôtres. Après, c’est légitime qu’un gros client possède une force de négociation supérieure au label qui va tirer 300 exemplaires. Tu ne peux pas lutter contre ça. »
трип,
30 secondes, c’est déjà long dans un marché en ébullition. « Le plus dur ici, c’est d’être productif »,
confie un ouvrier, raccord avec le responsable galvano qui a perdu quelques kilos ces derniers mois. Car MPO a du retard à rattraper après avoir porté ses délais à 15 ou 16 semaines à l’automne 2017, ce qui a provoqué la grogne des labels indépendants. « Notre planning de sorties est foutu, c’est le bordel total. Je travaille avec MPO depuis 15 ans et c’est la pire situation que j’aie vue,
et de loin », fulminait Andy Whittaker de R&S Records en novembre dernier. Des labels comme , Cómeme, Dance Mania, Hotflush, Versatile ou Born Bad ont ainsi vu leurs sorties de Noël repoussées à l’année suivante, avec la désagréable impression d’être les dindons de la farce
de cette ruée vers l’or noir préemptée par les grandes maisons de disques.
Alors que s’est-il passé ? Accoudé à sa table tremblotante, Alban Pingeot n’est pas ravi d’évoquer « les choses qui fâchent » mais n’hésite pas à battre sa coulpe : « On a eu les yeux plus gros que le ventre, on a pris trop de commandes avant l’été. On tourne à plein régime, et il suffit d’une semaine avec des problèmes techniques – il y en a constamment sur ces machines anciennes – pour provoquer un retard qui est extrêmement difficile à combler parce qu’on
est toujours pleins. Donc on ne fait que le déplacer le retard. À un moment, on a été obligés de dire stop, de décaler complètement les sorties. Ce n’était pas agréable à faire mais c’était la seule solution pour éviter le chaos. »
Des outils saturés
Amazon, la bête noire des vendeurs de vinyles. Le géant américain casse tellement les prix
que certains disquaires en arrivent à acheter des disques sur la plateforme pour les revendre
en magasin. Une situation ubuesque pour Jean-Baptiste Guillot, qui milite pour le prix unique
du disque, comme pour les livres : « Ce qui est insupportable aujourd’hui, c’est que ça coûte
deux fois moins cher d’acheter un disque Born Bad sur Amazon que chez moi ! Le prix public
d’un de mes disques est de 16 euros + 5 euros de frais de port, ça fait 21 euros. Le prix de gros
est de 8 ou 9 euros. Amazon les achète et les vend entre 8 et 10 euros, parfois sans frais de port, donc presque trois fois moins cher. C’est extrêmement violent. Ils font du dumping pour créer des habitudes de consommation, c’est redoutable ! S’il y avait un prix unique pour le disque, Amazon
ne pourrait pas se servir de nos disques comme produit d’appel. »
Coincé entre les assauts d’Amazon sur son modèle économique et les majors « qui transforment
les disquaires en mausolée » à force de rééditer des artistes morts, le patron de Born Bad n’espère qu’une chose : que les nouveaux adeptes du vinyle se trouvent vite une nouvelle lubie : « Vivement que ça s’essouffle ! Ils n’ont qu’à passer à la photo argentique ! » Un avis que ne partage évidemment pas Alban Pingeot, qui espère voir la tendance se pérenniser. « Je pense que ce retour du vinyle est là pour durer, parce qu’il y aura toujours des supports physiques, qui sont complémentaires au streaming et à la radio. Les plus gros acheteurs de produits physiques sont d’abord les abonnés Spotify, Deezer ou autre. Et les supports, il n’y en a pas 36 : le CD et le vinyle. Il y en aura toujours
un qui existera. Et aujourd’hui, c’est le vinyle qui fait le plus rêver. »
— Jean-Baptiste Guillot,
gérant de Born Bad Records
S’il y avait un prix unique pour le disque, Amazon ne pourrait pas se servir de nos disques comme produit d’appel.
MPO a tout intérêt à protéger les labels indépendants, qui seront peut-être les seuls clients quand l’effet de mode sera passé. L’entreprise travaille étroitement avec le Calif (Club action des labels indépendants français), organisateur du Disquaire Day, pour renforcer le fragile réseau des disquaires,
à la pointe du renouveau du vinyle. Si leurs ventes ne sont pas prises en compte par le Syndicat national de l’édition phonographique, faute d’outil, ces magasins indépendants représenteraient
un tiers des ventes de vinyles en France, estime le Calif. « Les petits labels n’intéressent pas
Carrefour ou la Fnac, on va les retrouver sur des petits volumes diffus », analyse le patron de MPO.
« Il faut donc mettre en place un outil qui puisse permettre à nos clients d’avoir accès plus facilement au réseau de ventes, qui est basé sur un modèle ancien. Plus la filière française sera renforcée, plus MPO a de chances de faire du vinyle pour longtemps. C’est pour ça que nous souhaitons nous orienter de plus en plus vers des métiers de logistique et de distribution pour accompagner le produit sur
les points de vente et sur Internet. Si on ne fait pas ça, on va finir dans un monde tout Amazon. »
Protéger
les labels indés
